La pêche à la ligne ou "la philosophie du bonheur" - Chris Yates


Bien que la pêche se pratique la plupart du temps au bord de l’eau, il m’arrive très souvent de
poursuivre mes escapades en parcourant les berges des lacs et rivières du monde entier… par les
livres. La littérature halieutique prolonge ainsi mes sorties, et récemment je me suis laissé happer
par La pêche à la ligne ou la philosophie du bonheur de Chris Yates, un ouvrage dans lequel je me
suis immergé, sans parvenir à refaire surface. Comme le résume joliment la présentation éditoriale :
« Se plonger dans ce livre est un délice qui vaut bien celui de la pêche elle-même. »

Avant de parler de l’ouvrage, arrêtons-nous un instant sur son auteur, Christopher Yates. Pêcheur,
photographe, écrivain et grand amateur de thé, né le 19 avril 1948, il occupe une place unique dans
l’univers de la pêche britannique. Il a marqué les esprits autant par ses captures que par son mode
de vie contemplatif et son approche presque artistique de la pêche. En 1980, il est entré dans
l’histoire en capturant « The Bishop », une carpe miroir de 51 lb 6 oz (un peu plus de 23 kg), record
britannique de l’époque, dans le mythique Redmire Pool.

Chris Yates est également connu pour ses nombreux ouvrages, parmi lesquels Casting at the Sun,
Four Seasons ou encore How to Fish. Il fut aussi co-éditeur du magazine Waterlog et s’est illustré à
la radio et à la télévision, notamment avec Reading the Water sur la BBC et la série A Passion for
Angling diffusée en 1993 sur BBC2.

C’est un pêcheur atypique, qui voit dans la pêche bien plus qu’une simple quête de prises. Pour lui,
c’est une expérience méditative, une immersion totale dans le paysage, l’eau, les saisons et les
comportements des poissons. Il privilégie un matériel traditionnel, persuadé que la simplicité, une
canne en bambou et un thermos de thé favorise une connexion plus authentique avec la nature.

À mille lieues du pêcheur compétitif, Chris Yates incarne une autre relation à l’eau et aux poissons :
une poésie discrète, une écriture sensible, une vision durable. Pêcheur, observateur et conteur, il
nous invite à repenser notre rapport à la nature à travers ses livres et son propre art de vivre.

Dans La pêche à la ligne ou la philosophie du bonheur, Yates ne cherche pas à enseigner une
technique. Son projet est bien différent : au fil des saisons, il raconte une manière d’être, une
philosophie née au bord de l’eau. Dès les premières pages, on comprend que pour lui, pêcher n’est
pas seulement attraper un poisson, mais entrer dans un état particulier, fait d’observation, de calme
et de disponibilité au monde. Il décrit ces heures passées assis au bord d’une rivière ou d’un lac,
attentif aux moindres mouvements de l’eau, aux changements de vent, aux reflets de la lumière. Le
temps de la pêche est alors un temps suspendu, presque hors du monde moderne, où l’on goûte à la
simplicité : un panier d’osier, une canne, un moulinet, une tasse de thé bien chaud.


 

Yates revient aussi sur son histoire de pêcheur, notamment son rapport à la carpe. Dans sa jeunesse,
il en a été passionné, passant des nuits entières à la traquer, jusqu’à la capture de « The Bishop ». La
carpe fut longtemps son poisson fétiche, celui qui lui procurait les émotions les plus fortes. Mais, au
fil du temps, il a vu cette pêche se transformer. Ce qui était pour lui une aventure romantique et
incertaine est devenu une discipline saturée de matériel, trop encadrée, trop technologique. Cette
surenchère a, selon lui, fait disparaître une part essentielle du charme : l’imprévu, le silence, l’art
d’attendre sans certitude.

C’est à ce moment qu’il évoque son éloignement de la pêche de la carpe : non pas par désamour du
poisson, mais parce que la pratique moderne ne correspondait plus à sa quête d’authenticité, et
manquait désormais de poésie. Face à ce constat, il s’est tourné vers des pêches plus modestes et
plus intimes : le chevesne à la ligne en petite rivière, la traque des grosses perches, ou encore le
simple plaisir de voir flotter un bouchon. Avec une seule canne, quelques appâts et une approche
presque enfantine, il a retrouvé une liberté qu’il ne ressentait plus dans la traque des carpes.

Pour lui, être en harmonie avec l’instant est devenu essentiel. Qu’il rentre bredouille ou non, chaque
sortie est une expérience à part entière. Le plaisir ne réside plus dans la prise mais dans l’instant,
dans la présence au bord de l’eau, dans l’attente sans but précis.

Tout au long du livre, Yates rapproche ainsi la pêche de l’art de vivre. Être pêcheur, c’est apprendre
la patience, la lenteur, l’attention. C’est accepter l’imprévisible et reconnaître que la vie ne se
maîtrise pas totalement. Chaque partie de pêche devient une métaphore : parfois on attrape, parfois
non, mais l’important est le chemin parcouru, pas la capture.

Il exprime également une méfiance envers notre époque moderne, trop rapide, trop bruyante, trop
dépendante de la technologie. La pêche, pour lui, est une échappée belle, un retour à l’essentiel :
une ligne, de l’eau, et la nature comme seule compagne.

Le style de Chris Yates est poétique, parfois teinté de nostalgie, toujours empreint d’humour discret
et d’autodérision. On sent un homme humble, reconnaissant envers ce que la pêche lui a apporté :
une école de vie, une philosophie du bonheur fondée sur la simplicité et l’émerveillement.

Pour résumé, La pêche à la ligne ou la philosophie du bonheur n’est pas un manuel technique, mais
une méditation sur la vie. Chris Yates y raconte son chemin de pêcheur, de la passion pour la carpe à
son retour vers une pêche plus intime. Ce livre invite le lecteur à ralentir, à écouter la nature, à se
contenter de peu et à trouver le bonheur non pas dans la performance, mais dans l’instant présent.