La carpe, ce poisson qui m’a choisi
La première chose qui m’a frappé, c’est la taille du poisson, sa puissance. Puis rapidement c’est son comportement, cette manière étonnante qu’elle a de déjouer toutes les règles. La carpe ne fait jamais tout à fait ce qu’on attend d’elle. Elle s’adapte, elle contourne, elle teste, elle surprend. Elle oblige à réfléchir, à observer, à comprendre. Très vite, j’ai compris qu’on ne pêche pas la carpe comme on pratique un loisir : on la poursuit comme un mystère vivant.
Ce que j’aime dans cette pêche, c’est d’abord la recherche et la découverte. Chercher de nouvelles eaux, chercher dans les souvenirs, dans les discussions avec d’autres pêcheurs, dans un vieux livre trouvé au hasard. Je suis devenu un amoureux des détails. Un passionné du minuscule, du presque invisible qui change tout. Ce n’est jamais le poisson qui me rend accro. C’est ce moment juste avant, quand je me dis que j’ai peut-être compris quelque chose.
C’est certainement ce qui m’a poussé vers une pêche plus mobile, plus légère, presque artisanale. Deux cannes, le strict nécessaire, quelques appâts. Rien qui encombre, tout ce qui permet de me fondre dans l’environnement plutôt que de m’y imposer. Cette approche-là me ressemble. Elle m’oblige à rester présent, attentif, honnête dans mes choix. Elle me permet de pêcher comme j’aime vivre : en mouvement, mais avec intention.
Un jour, sans que je le décide vraiment, je me suis aussi intéressé au poisson lui-même. Pas seulement à sa capture. À sa biologie. À ses habitudes alimentaires. À sa manière de se déplacer selon les saisons. À la façon dont elle explore le fond avec une précision presque chirurgicale. Plus je pêchais, plus j’avais envie de comprendre. C’est devenu une évidence. Je ne pêchais plus uniquement pour attraper, mais pour apprendre.
Et puis j’ai découvert quelque chose qui a tout changé : son histoire. Pas seulement l’histoire récente, mais aux premiers écrits halieutiques. Je me suis mis à chercher, à lire, à collectionner. Des ouvrages techniques, des récits anciens. Je me suis rendu compte qu’en lisant ces livres, j’avais l’impression de discuter avec des pêcheurs d’un autre temps. Comme si leurs mots venaient éclairer mes propres sessions, mes propres questions.
Ma bibliothèque est devenue une sorte de prolongement de mes sorties. Une autre façon d’être au bord de l’eau, même quand je suis au chaud dans le camion. J’aime l’idée que chaque livre raconte un morceau de la culture “carpiste”, une culture riche, profonde, passionnée, souvent méconnue de ceux qui ne s’y plongent pas. Quand je lis un passage de plusieurs décennies, ou même parfois proche de 100 ans, et que j’y retrouve une réflexion toujours valable aujourd’hui, je me dis que cette passion a des racines plus solides qu’on ne l’imagine.
Mais rien n’est comparable au bord de l’eau lui-même. Il y a chez moi quelque chose qui se dénoue dès que je marche en silence sur une berge. Une forme de calme intérieur qui n’existe nulle part ailleurs. Même quand je sais que la journée sera compliquée, ou que les conditions sont mauvaises, il y a un sentiment de justesse. Les petites vagues contre les pierres. Un saut au loin. Le souffle du vent. La brume qui s’accroche dans les arbres. Le thermos de thé les matins d'hiver. Ces moments-là valent autant que n’importe quelle capture.
La carpe m’a appris la patience. Elle m’a appris l’humilité, sans ménagement d’ailleurs. Elle m’a appris que même quand on croit savoir, il reste toujours quelque chose à découvrir. Elle m’a montré que les conclusions hâtives sont rarement les bonnes. Elle m’a appris qu’un poisson manqué peut en dire plus qu’un poisson pris. Tout cela dépasse largement la pêche. C’est une école de vie déguisée en loisir. Elle a changé ma manière d’observer, de comprendre, d’avancer.
Aujourd’hui, je pêche la carpe parce que cette passion a fini par faire partie de moi. Je la pêche pour la capture, bien sûr, mais aussi pour tout le reste : les lectures, les réflexions, les doutes, les ajustements, les échecs, les petites victoires qui n’en sont que pour ceux qui savent ce que cela représente. Je la pêche pour les rencontres, pour les sessions solitaires qui remettent les idées en place, pour les discussions interminables autour d’un montage ou d’un livre.
Je la pêche parce que la carpe a une histoire, et que j’ai trouvé un peu de la mienne dans la sienne. Parce que chaque session me raconte quelque chose. Parce que chaque poisson — qu’il soit trophée ou modeste — ajoute une ligne à un récit qui ne finit jamais vraiment. Parce qu’elle nourrit ma curiosité autant que mon besoin d’être dehors. Parce qu’elle me challenge encore, même après toutes ces années.
Et tant qu’elle continuera de m’apprendre, tant qu’elle continuera de me surprendre, tant qu’elle continuera d’être ce poisson insaisissable, complexe, élégant et parfois complètement déroutant, je sais que je reviendrai. Le sac sur le dos. Deux cannes. Quelques appâts. Un livre quelque part au fond du fourre-tout. Et cette envie intacte d’écouter ce que l’eau a à me dire.



